Les voitures-radar privées dans le viseur

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Ayant pour mission de détecter, en roulant et sans flash visible, les véhicules en excès de vitesse, les voitures-radar sont loin de faire l’unanimité. Depuis que leur activité a été confiée à des entreprises privées, elles sont même calomniées. Dispositif utile pour la sécurité ou énième taxe automobile déguisée ? Les avis divergent.

© Arek Socha / Pixabay
© Arek Socha / Pixabay

Faites attention la prochaine fois que vous aurez le pied lourd sur l’accélérateur : au 1er janvier 2021, le parc total des voitures-radar circulant sur le territoire français s’élevait à 385 véhicules. Parmi cette flotte, 302 unités ont été mises à la disposition des forces de l’ordre depuis 2013 et 83 s’avèrent conduites par des opérateurs privés, pratique initiée en avril 2018. Ces voitures- radar privées flashent au sein de quatre régions, à savoir la Normandie (avec 26 véhicules), la Bretagne (18 véhicules), le Pays-de-la-Loire (19 véhicules) et le Centre-Val de Loire (20 véhicules).

Cet essaim verbalisateur n’en est cependant qu’aux prémices de son développement puisqu’une nouvelle extension de l’externalisation de leur conduite est en cours dans le Grand-Est, les Hauts-de-France, la Bourgogne-Franche-Comté et la Nouvelle Aquitaine. Un parc qui « sera alimenté par la reconversion de véhicules actuellement conduits par des policiers ou des gendarmes », précise la Sécurité routière dans un communiqué. Objectif : atteindre un nombre de 223 voitures-radar privées sur les routes tricolores d’ici à la fin de l’année 2021 et généraliser la mesure à l’ensemble du territoire pour 2023.

Fables et compteurs

Prévus pour être opérationnels dans le courant du second semestre 2021, les contrôles vont donc se multiplier, mais ceci pour le bien commun à en croire le cabinet du Comité interministériel de la sécurité routière. « L’externalisation de la conduite des voitures-radar permet de libérer et mieux utiliser les compétences et les qualifications des forces de l’ordre notamment pour effectuer d’autres types de contrôles sur les routes (alcool et produits stupéfiants) », nous assure-t-on au CISR, sans plus de réponses à nos (nombreuses) questions.

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Pierre Chasseray.

Une justification qui, pour Pierre Chasseray, ne tient pas la route. « Avancer que cette mesure permettra de libérer les forces de l’ordre n’est pas une excuse valable. Si on manque de forces de l’ordre, il faut recruter, point ! Chacun son job », s’insurge le délégué général et porte-parole de l’association française 40 millions d’automobilistes. Pour lui, « dans ce dossier, le débat ne porte pas sur le fait d’être pour ou contre les radars, c’est l’aspect de confier la clé du coffre à des sociétés privées qui pose problème. » De plus, « si un conducteur en excès de vitesse est dangereux, il faut l’arrêter et non pas continuer à le laisser faire en le prenant simplement en photo. »

Car, contrairement aux agents de police, les salariés sollicités pour conduire une voiture-radar privée ne sont pas habilités à intervenir. Ce dispositif est-il donc réellement dissuasif ? « Oui ! », réplique avec conviction Anne Lavaud, déléguée générale de l’Association Prévention Routière. « Ces voitures radars évitent le syndrome du bon comportement localisé uniquement sur la zone contrôlée par un radar fixe ou mobile, souvent signalé par les applis, et rappellent aux conducteurs qu’ils sont susceptibles d’être contrôlés et flashés à tout moment », assure-t-elle.

À Fond (dans) la caisse

Pour apaiser les esprits réticents, le Comité interministériel de la sécurité routière rappelle que le matériel de mesures embarqué dans les voitures-radar privées – notamment des caméras de lecture des plaques placées à l’avant et à l’arrière – appliquera des marges de tolérance supérieures à celles retenues par les radars habituels. Ainsi, une indulgence de 10 km/h en plus de la vitesse autorisée ou de 10 % au-delà de 100 km/h devra être induite. Concrètement, sur une départementale limitée à 80 km/h, le flash se déclenchera à partir de 91 km/h au lieu de 86 km/h.

Un différentiel infime qui ne semble alors plus rien à voir avec la sécurité des usagers de la route et que fustige Pierre Chasseray. « Cette marge de pondération ne sert finalement qu’à pallier les erreurs de matériel. En Angleterre, une marge de tolérance est imposée en plus de cette modération », fait valoir le délégué général de l’association 40 millions d’automobilistes. Qui complète sa pensée d’une formule cinglante : « Tout système qui n’offre pas de tolérance et un système intolérant. »

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Anne Lavaud.

C’est sans doute en partant de ce constat que plusieurs sites se donnant pour mission de révéler les plaques des voitures-radars privées en circulation ont vu le jour sur internet. Il faut avouer que le ras-le-bol des automobilistes, excédés d’être régulièrement ponctionnés – les taxes annuelles sur les véhicules motorisés français s’élèvent à 1 911 € par voiture selon l’édition 2021 du Guide fiscal de l’ACEA –, va croissant. Par conséquent, « l’organisation de ce système de contre-attaque montre l’échec de cette façon de faire. Si la répression était équilibrée, il n’y aurait pas ce genre de comportement », admet Pierre Chasseray. « Je pense que les conducteurs qui ont le temps de lire l’intégralité des plaques des voitures circulant autour d’eux ne roulent pas si vite… », observe Anne Lavaud avec ironie.

Au rayon des contradictions, les voiture-radars privées posent également la question d’une certaine cohérence écologique. En effet, plutôt que deux agents de police dans un véhicule, ce sera désormais un seul et unique chauffeur qui sera présent dans l’habitacle pour flasher les contrevenants. Un procédé favorisant l’autosolisme qui apparaît finalement dissonant par rapport aux désidératas environnementaux de l’Etat. Mais que valent les arguments face à l’argent quand on sait que, sur la base des premiers déploiements, le nombre mensuel de contraventions s’établit en moyenne à 322 selon les données du CISR.

Car les sanctions encourues sont les mêmes que pour un radar cabine, allant d’une amende forfaitaire de 68 € pour un excès de vitesse inférieur à 20 km/h et jusqu’à 1 500 €, 6 points de retrait et 3 ans de suspension de permis à plus de 50km/h. Décriant cette intensification inutile des contrôles, Pierre Chasseray préférerait un renforcement de la prévention, véritable solution pour lutter contre les abus. Pour cause : « Sanctionner est éphémère, convaincre est durable », conclut-il.

Les 10 commandements de la voiture-radar privée

  • Huit heures par jour maximum tu conduiras
  • Un parcours déterminé par les services de l’Etat, sous la coordination des
  • préfets de département, tu suivras
  • Des conducteurs ayant le permis depuis au moins trois ans et dix points,
  • l’entreprise recrutera
  • Au nombre de kilomètres parcourus (et non au flash), elle les rémunérera
  • (environ 22 000 euros par an)
  • Si plus de kilomètres tu effectues, une lourde amende tu paieras
  • Le nombre de flashs émis tu ne connaîtras pas
  • Une marge de tolérance doublée tu appliqueras
  • Aux données enregistrées par les voitures-radar tu n’accéderas pas
  • Au CNT (Centre national de traitement des infractions) et de façon cryptée,
  • les clichés seront envoyés
  • Enfin, un avis de contravention les officiers de police judiciaire du Centre
  • automatisé de constatation des infractions routières (CACIR) en charge de la
  • verbalisation émettront

Retrouvez cet article dans le n°266 (juin 2021) de L’Automobile & L’Entreprise.

Mots clefs associés à cet article : Radar, Sécurité, Vitesse

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