Le véhicule autonome : péril vert ?

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S’il semble dessiner le futur de l’automobile, le véhicule autonome continue d’interroger. Notamment en ce qui concerne ses vertus écologiques. Les avantages environnementaux qu’il avance sont-ils vraiment suffisants pour accompagner la transition énergétique ? Et ses belles promesses climatiques peuvent-elles être tenues sans contreparties ? Le débat est ouvert et la conclusion plus complexe qu’il n’y paraît…

Les navettes autonomes, comme celles du constructeur français Navya, tendent à s’inscrire en complément du réseau existant, pas en remplacement. © Navya
Les navettes autonomes, comme celles du constructeur français Navya, tendent à s’inscrire en complément du réseau existant, pas en remplacement. © Navya

En décembre 2020, les ministres des Transports et de l’Industrie ont exposé, dans une feuille de route pour 2020-2022, une trentaine d’actions visant à favoriser le développement du véhicule autonome. Avant cela, en 2018, le rapport Idrac présentait déjà ce mode de transport comme une alternative envisageable à la voiture thermique. Pourtant, « sommes-nous prêts à lâcher les commandes de notre voiture et à faire la sieste au volant ? » questionnait, à l’automne dernier, la première édition du baromètre Vedecom & Macif sur l’acceptabilité du véhicule autonome.

S’appuyant sur un panel de plus de 4 000 répondants, cette étude révélait que 70 % des Français exprimaient une vision plutôt positive vis-à-vis de ce mode de déplacement, bien que 64 % considèrent la présence d’une personne à bord comme indispensable. Parmi la population technophile des 18 à 24 ans, le constat apparaissait encore plus mitigé puisque seuls 27 % d’entre eux faisaient confiance à un véhicule autonome de niveau 3 SAE. Autre fait notable : presque trois quarts des sondés attendaient un déploiement de cette technologie sur nos routes seulement si elle assurait de contribuer au verdissement de la mobilité.

Mais la dimension écologique du véhicule autonome est-elle si évidente que cela ? Telle est l’interrogation soulevée par un récent travail mené par le Forum Vies Mobiles et la Fabrique Écologique. Or, « l’étude a prouvé que les promoteurs (acteurs du numérique, États, etc.) du véhicule autonome (hors transport de marchandises) s’adonnent au prosélytisme », remarque Christophe Gay, co-directeur du Forum Vies Mobiles. Pour cause : « Le véhicule autonome est l’objet d’une intense compétition mondiale et d’un lobbying répondant avant tout à des stratégies économiques. […] La France est, de son côté, soucieuse d’assurer l’avenir de son secteur automobile, deuxième employeur du pays », rapporte l’enquête. « De plus, l’automatisation par elle-même n’induit pas forcément l’électrique », rappelle Christophe Gay.

L’autonomie pour tous

Chez Navya, on se dit cependant convaincu que la mobilité du futur se devra d’être électrique, mais aussi partagée, autonome et à la demande. Outre la réduction des émissions de CO2, les navettes autonomes développées par le constructeur tricolore répondraient à des enjeux sociétaux tels que l’accès à une mobilité facilitée pour les personnes âgées ou handicapées ainsi qu’« une baisse du coût du transport tout en augmentant le taux de services sur des horaires plus larges et en limitant les accidents liés à des erreurs humaines », souligne Arnaud Rouault, directeur commercial de Navya. « La desserte personnalisée par les engins autonomes collectifs a en effet comme principal apport de mutualiser la mobilité, et donc de diminuer la consommation d’énergie et le trafic », confirme François Piot, président de l’Arval Mobility Observatory.

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Arnault Rouault.

Si Christophe Gay ne remet pas en cause le bien-fondé des navettes autonomes, il s’avoue plus réservé quant aux véhicules autonomes individuels et les flottes de robots taxis. Selon lui, « difficile d’imaginer le déploiement du premier scénario sans les deux autres car, afin d’amortir les frais de recherche considérables liés à cette technologie, elle ne pourra pas être réservée qu’aux navettes mais s’appuyer sur la vente d’autres produits. » Proportionnellement à sa consommation énergétique, le poids des véhicules autonomes particuliers risque d’ailleurs d’augmenter « à cause de tous les équipements de loisir embarqués pour occuper les passagers inactifs. »

Inquiet de voir les trajets automobiles devenir plus attrayants, induire un étalement urbain et nécessiter « la création de voies réservées au détriment des mobilités douces », Christophe Gay se voit rassuré par Arnaud Rouault. « La présence du véhicule autonome au sein d’une agglomération n’a aucun sens vis-à-vis de l’usage car les habitants sont toujours à 5 minutes à pied d’un arrêt de bus ou de métro. La navette autonome vient donc en complément du réseau existant, pas en remplacement », insiste le directeur commercial de Navya. La marque Tesla, elle, semble avoir trouvé la parade pour contrer les réticences à l’égard de ses produits. « Alors qu’une voiture passe 90 % de son temps en stationnement, lorsque le véhicule est autonome il peut être mis à disposition d’autres conducteurs via l’application Tesla. Une ouverture au partage qui fluidifie les déplacements, pallie le manque d’espace en ville et permet de gagner de l’argent en sous-louant son bien » nous indique le constructeur.

Connectivité critique

Cette digitalisation de la mobilité, bien que mise au service de sa mutualisation, soulève une autre problématique : celle des nombreuses données émises. « Pour un seul véhicule autonome, on estime ce taux à 1,3 million de GO annuel, soit 3 000 utilisateurs d’internet en même temps ! Sans compter la dimension RGPD de ces échanges logiciels et les investissements d’infrastructure que cela représente », fait valoir Christophe Gay. Les experts pointent en effet du doigt l’indispensabilité de la 5G pour faire fonctionner les véhicules autonomes.

« Le réseau 5G s’avère intéressant car il permet la transmission d’un gros volume de données avec une latence plus faible », affirme Arnaud Rouault. Or, son déploiement semble compromis en zone rurale, là où cette technologie sans chauffeur serait la plus utile. Par conséquent, chez Navya, « pour les usages actuels que nous en faisons, le réseau 4G nous suffit amplement. » Du côté de chez Tesla, l’approche est différente puisqu’elle favorise « un mix de vision (caméra) couplé à des données cartographiques de haute précision. Notre hardware Autopilot repose donc sur des radars mais pas de lidars à cause de leurs limites en situation de poussière ou de brouillard », justifie la marque américaine. Un détachement de la 5G qui peut aussi s’expliquer par la crainte qu’elle suscite du point de vue sanitaire. « Je vois les avancées que cela peut apporter mais nous n’avons pas encore assez de recul pour en définir les effets négatifs », reconnaît humblement François Piot.

L’en-vert du décor

Un sujet demeure insolvable quand on interroge la dimension écologique du véhicule autonome : comment satisfaire les besoins en matières rares pour concevoir les éléments électroniques qui les composent, en plus de s’intégrer dans nos voitures électriques et nos ordinateurs ? « Il se peut que cette rivalité engendre, à terme, une pénurie », admet François Piot. Le président de l’Arval Mobility Observatory se dit également préoccupé par un avenir qui s’annonce tourné vers le 100 % électrique « alors qu’il faudrait diminuer notre consommation d’énergies, quelles qu’elles soient, pour réduire notre impact climatique. » Si, comme l’énonce Christophe Gay, « l’enjeu du recyclage est central, » Navya approuve que c’est « un axe sur lequel il faut travailler, mais aussi sur une extraction la moins dommageable possible sur l’environnement et une garantie d’usage de 7 ans de nos batteries. Ainsi, nous sommes capables d’assurer que nos navettes, au bout de trois ou quatre ans, pourront être remises en circulation après processus de rétrofit », détaille Arnaud Rouault.

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François Piot.

Malgré ces solutions plus ou moins pérennes, « difficile d’envisager que le véhicule autonome participera à la transition énergétique. D’autant que son déploiement massif ne serait pas effectif avant 2050 : un calendrier incompatible avec la stratégie nationale bas-carbone », évalue Christophe Gay. Un futur peu rationnel donc, auquel se greffent les défis de responsabilités juridiques encore loin d’être concrètement réglés, d’où la frilosité persistante des compagnies d’assurance. Qui plus est, le véhicule autonome ne s’adressera peut-être pas à tous les publics, car « ses coûts technologiques induisent des moyens financiers que peu sont prêts à payer. On retrouvera donc leur usage plutôt du côté des entreprises et des professionnels », imagine François Piot.

Finalement, si l’innovation technologique apparaît comme la voie pour lutter contre le changement climatique, « mieux vaut miser sur des solutions low-tech produites avec des matériaux recyclables comme le triporteur », propose le co-directeur du Forum Vies Mobiles. Le succès du véhicule autonome dépendra donc de la valeur ajoutée qu’il nous apportera au quotidien, mais des innovations encore non-identifiées pourraient bien venir le challenger.

Retrouvez cet article dans le n°265 (mai 2021) de L’Automobile & L’Entreprise.

Mots clefs associés à cet article : Tesla, Véhicule électrique, Mobilité durable, Véhicules autonomes, Navya, Arval Mobility Observatory

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